L’Amérique Centrale terre de mobilisation sociale

 Avant de prendre la route, la plupart des voyageurs cherchent à s’informer sur leur destination. Qu’est-ce qu’on y mange? Quels sont les événements incontournables? Les principaux lieux culturels? Y est-on en sécurité? Voilà sans-doute les questions qui reviennent le plus.

 Le continent américain a une réputation de violence qui ne peut être considérée comme totalement usurpée, malgré les nuances que l’on peut apporter dans la description de cette réalité. Le rapport annuel de l’UNODC rappelle chaque année ce triste constat : que ce soit en valeur absolue ou rapporté au nombre d’habitant, l’Amérique est la région du monde ou l’on dénombre le plus d’homicide (1). Le voyageur tombant sur de telles statistiques est bien souvent tenté d’en savoir plus. Un détour par les conseils aux voyageurs du site web de son ambassade et ne le voilà pas plus rassuré. Poussé par un mélange de curiosité et de peur légitime, il se peut même qu’il attarde son regard sur quelques articles de faits divers sanglants. Il est bien naturel dans cette situation de remettre en question le choix d’une destination comme le Guatemala, El Salvador ou le Honduras. Pourtant pas de panique. Il y a beaucoup de façons de profiter de son séjour dans ces pays. Si vous sautez le pas, je ne saurais que trop vous conseiller cette région du monde, car si l’Amérique Centrale offre bien des occasions de s’extasier à la vue de ses magnifiques paysages, de son étonnante biodiversité, de ses sites archéologiques ou de vivre de mémorables nuits rythmées jusqu’au matin par le son de la cumbia ou du reggaeton… depuis 2009 que je m’y rends, j’en retiens bien autre chose : tout d’abord, l’hospitalité et la gentillesse de ses habitants. Il y a pourtant au moins un autre motif qui me poussent à y retourner.  A l’image de ce qui se fait sur tout le continent latino-américain, la société civile de ces petits pays s’organise pour prendre en main son destin. J’ai, depuis plusieurs années, l’immense chance d’être un témoin privilégié de cette lutte pour de meilleures conditions de vie.  D’être bien placé pour voir ce fourmillement d’initiatives citoyennes en quête d’une société plus juste, équitable et soutenable. C’est de cette organisation sociale étonnante dont j’aimerais vous parler. Si vous n’avez pas encore décroché, c’est sans-doute que j’ai réussi à vous donner envie d’en savoir plus. La suite de cet article devrait vous intéresser.

  

 J’ai connu l’A. Centrale dans un contexte un peu particulier. Je ne suis pas parti faire du tourisme, ou si peu, mais faire du volontariat au Salvador pour le compte d’une ONG espagnole.  A la faveur d’une opportunité de travail, repoussant à chaque échéance un peu plus mon retour en France, je suis finalement resté beaucoup plus longtemps que prévu. Ce fut pour moi une expérience unique et enrichissante tant humainement que professionnellement. Depuis lors, je n’ai d’ailleurs cessé d’y retourner. En parcourant d’autres pays centroaméricains, j’ai cherché à partager mon expérience, sans toutefois beaucoup de succès. Les voyageurs que je rencontrais n’avaient que rarement eu l’occasion de se confronter à la même réalité que moi.  Sûrement recherchaient-ils autre chose. Je ne peux m’empêcher de penser que dans ce monde où l’information circule si vite, les raisons de ce peu d’intérêt pour cette mobilisation sociale, pourtant propre à l’A. Latine, sont à chercher ailleurs. On ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas.

 

 Il me vient à l’esprit plusieurs exemples illustrant cette mobilisation de la société civile. Il en est un en particulier que j’aime reprendre. C’est celui d’une campagne de reforestation qui tente d’apporter une réponse à l’immense problème de perte de couvert forestier que connaît l’A. Centrale. Partie de la communauté indigène de Aj Tzuk au Guatemala, qui démarra en 2011 une campagne à l’échelle locale du nom de “Reforestando Guatemaya” (2), cette initiative s’est aujourd’hui étendue à toute l’A. Centrale. Pour y parvenir, il a été nécessaire que d’autres organisations ayant les mêmes aspirations la relaient dans leur pays, transformant Reforestando Guatemaya en Reforestando Centroamerica (RefCa). C’est de cette façon qu’un collectif étudiant de l’Université Nationale du Salvador (UES), Jovenés para el MedioambienteFête de la Pachamama à Jiquilisco (Jxma), entreprit de la reproduire dans son pays. Dans le cadre de mon travail de coopérant, j’ai pu voir ce dont ces jeunes sont capables. Il est souvent coutume d’affirmer bêtement que l’écologie est avant tout une affaire de pays riches. Quelque chose qui ne préoccuperait que des nantis au ventre bien rempli.  C’est pourtant bien tout le contraire que démontre la jeunesse centroaméricaine.

 Il existe au Salvador toutes sortes d’organisations populaires. Parmi celles-ci on peut citer les ADESCO, (une sorte  d’association de développement qui peut rappeler par son fonctionnement une assemblée de quartier) ou encore de petites ONG locales, des initiatives étudiantes comme Jxma, des collectifs en tous genre… J’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir leur capacité à faire adhérer la société civile aux causes qu’elles défendent, que ce soit pour s’opposer à un projet minier ou pour protéger une zone de captage des eaux. Alors qu’ils étaient dépourvus de personnalité juridique leur permettant de recevoir du financement de la coopération internationale ou d’une institution étatique, les jeunes universitaires de Jxma réussirent à mobiliser un large spectre de la société salvadorienne autour de cette campagne. Dès la première année, la collaboration de plusieurs entreprises, des ONG des OG, des ADESCampamento RefCaCO et d’autres organisations permit la plantation de 48 000 arbres en l’espace de trois mois. La mobilisation ne s’arrêta pas là. Des institutions phares de la conservation biologique telles que l’IUCN et l’ONG salvadorienne Salvanatura appuyèrent ce projet de reforestation. La première s’employa à formaliser certains aspects techniques et offrit plusieurs présentations publiques menées par Vania Foglesong. La seconde apporta son soutien en permettant plusieurs campements solidaires dans le Parque Nacional El Imposible dont elle est co-gestionnaire depuis sa déclaration en 1991 (4). Partis en 2011 de leur seul volonté, ils ont finalement contribué à un processus d’une telle ampleur qu’il s’est étendu aux pays voisins et se renouvelle chaque année par de nouvelles plantations d’arbre (3).

 C’est en tant que représentant de l’ONG Aide et Action que j’eus l’occasion de me joindre pour la première fois à cette campagne de reforestation. Notre rôle consista principalement à apporter un soutien logistique et à créer un lien avec des communautés rurales pour réaliser les plantations d’arbres là où elles en avaient exprimé le besoin.

 Participer à une pareille initiative nécessite de beaucoup communiquer. Créer des événements fait partie des moyens efficaces pour lui donner de la visibilité. En l’exemple, je peux citer l’organisation de marchés solidaires qui se sont tenus sur le site du Ministère de l’Agriculture et de l’élevage (MAG) et sur le campus de l’Université du El Salvador (UES) (5). Ne pouvant pas mobiliser les moyens de l’ONG sans objectifs inclus dans son programme de travail, j’en ai profité pour faire connaître et commercialiser les produits des micro-entreprises soutenues par la fondation, faisant ainsi d’une pierre deux coups.

 Une mise en contexte est nécessaire pour pouvoir attribuer à ces marchés leur esprit de solidarité et de participation citoyenne. Après tout on peut être en droit de se demander quel est le lien entre commerce et écologie?  L’idée est pourtant assez simple. Il s’agissait de concilier les besoins des micro-entreprises aidées par Aide et Action d’accéder à un marché et de mettre en place un événement attractif pour le public, dans le but de communiquer sur la campagne.  Il ne s’agissait pas de vendre n’importe quel produit, mais de valoriser des initiatives économiques issues du commerce informel, très présentes en A. Latine.  Pour ces initiatives, trouver des débouchés était avant tout une question de survie.

 Soberania alimentaria

  Ces micro-entreprises avaient toutes comme point commun un fonctionnement reposant sur des critères environnementaux et sociaux. Parmi celles-ci, une coopérative de femmes de l’Isla de Espiritu Santo dans le département de Usulutan. Elle put, grâce à la tenue de marchés solidaires, réaliser ses meilleures ventes. Cette coopérative est d’ailleurs aujourd’hui florissante (6).

 Parmi les grandes réussites de ces marchés, on peut citer la réunion de citadins et de gens des campagnes autour d’une campagne de reforestation qui ne cessa dès lors de prendre de l’ampleur. Ce fut aussi l’occasion de mettre en valeur le travail de gestion écologique des risques (ce qui inclut la préservation du couvert forestier et des actions de reforestation) de pompiers du département Chalatenango ou encore de faire connaître les divers engrais verts d’une autre coopérative.  Autre fait marquant, l’engagement pris par Jxma de faire de la coopérative de l’Isla de Espíritu Santo le fournisseur officiel de la campagne de reforestation, Reforestando El Salvador.

 Entrevista alumnos UES Cuerpo de bomberos Unidad Ambiental

 Il est important de comprendre que les personnes qui ont bénéficié de ces marchés solidaires, proviennent des communautés ayant identifié des zones à reforester. Participer à ces événements constituait pour elles une forme de contrepartie. La démonstration que leurs besoins ont autant d’importance que la préservation de la planète. Qu’il est possible, et même nécessaire, de les concilier. Prenant en compte les aspects sociaux, environnementaux et économiques, cette campagne démontre la prise de conscience en faveur d’un autre modèle de société d’une part chaque jour croissante de la population salvadorienne.

(1)UNODC, 2013, fig 1.1 p21 et fig1.2 p22 <http://www.unodc.org/documents/gsh/pdfs/2014_GLOBAL_HOMICIDE_BOOK_web.pdf>

(2) Aj Tzuk, 2001. ‘Reforestando Guatemaya, Reforestando Centroamerica’

(3) Jovenes x 1/2 Ambiente,12 mai 2011. ‘Memoria RefCa’.

(4) IUCN, Vaniah Foglesong, 2011. ‘Enfoque Ecosistemico, Pacto Por La Vida’.

(5) Marché Solidaire UES MAG, 2011. Galerie de photo RefCa

(6) Diario de Hoy 16/09/11, Karla Argueta. ‘Le ponen coco a la producción’ <http://www.elsalvador.com/mwedh/nota/nota_completa.asp?idCat=47861&idArt=6197001>

(7)   Diario La Pagina 23/06/11, Kevin Rivera. ‘Jóvenes universitarios reforestarán El Imposible’ <http://www.lapagina.com.sv/ampliar.php?id=53001>

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